Votre chien file au jardin avec son os tout neuf et revient la truffe pleine de terre. Vous le retrouvez quelques jours plus tard en train de creuser au même endroit, ou pire, sous les coussins du canapé. Ce comportement intrigue autant qu’il peut agacer quand le jardin ressemble à un champ de bataille. Pourtant, il raconte une histoire bien plus ancienne que celle de votre pelouse défraîchie.
Un réflexe venu de la nuit des temps
Quand votre chien enterre un os, il reproduit un geste que ses ancêtres pratiquaient déjà il y a des milliers d’années. Les canidés sauvages comme le loup ou le renard ne mangeaient pas tous les jours. La chasse n’offrait aucune garantie. Une proie abattue pouvait nourrir la meute pendant plusieurs jours, à condition de savoir la gérer.
Impossible de tout consommer d’un coup. Alors ces animaux cachaient le surplus près de leur tanière, enfoui sous la terre. Cette stratégie leur permettait de constituer des réserves pour les périodes creuses, quand la faim se faisait sentir et que les proies se raréfiaient.
Ce comportement de mise en réserve se retrouve chez d’autres espèces. L’écureuil stocke ses noisettes pour l’hiver, le hamster remplit ses abajoues avant de déposer sa provision dans un coin aménagé. Chez le chien domestique, l’instinct persiste. Même s’il n’a jamais connu la disette, même si sa gamelle déborde tous les jours, le programme ancestral reste actif.
Votre chien ne raisonne pas en termes de survie. Il agit par instinct, comme une mémoire génétique qui s’active dès qu’il tient quelque chose de précieux entre les crocs.
La terre, un garde manger improvisé
Enterrer un os n’était pas qu’une question de discrétion. La terre jouait un rôle de conservateur naturel. Plus le trou était profond, plus la température baissait. La viande restait ainsi à l’abri de la chaleur, des insectes et de la décomposition rapide.
Le sol protégeait aussi l’odeur. En masquant les effluves de nourriture, l’animal réduisait les risques qu’un concurrent ou un prédateur ne repère le butin. Une double protection, donc : thermique et olfactive.
Aujourd’hui, votre chien n’a évidemment pas conscience de ces subtilités. Il ne se dit pas qu’il faut garder l’os au frais. Mais son cerveau continue de percevoir la terre comme un endroit sûr, un espace où ses ressources restent protégées jusqu’à ce qu’il décide d’y revenir.
C’est une forme de planification primitive. Le chien anticipe, à sa manière, un moment futur où il aura envie de ce trésor. Peu importe qu’il ne revienne jamais le chercher.
Pas seulement une question de faim
Si l’instinct de survie explique l’origine du comportement, il ne résume pas tout. Un chien bien nourri qui enterre son os ne le fait pas forcément par crainte de manquer. D’autres motivations entrent en jeu.
Certains chiens enterrent pour protéger ce qu’ils considèrent comme précieux. Un jouet adoré, une friandise particulièrement savoureuse, parfois même un objet volé qu’ils savent important pour vous. Ils agissent comme vous le feriez en rangeant vos objets de valeur dans un coffre. C’est une marque de possession, une manière de dire « ça, c’est à moi, et je le garde ».
Ce comportement s’intensifie souvent dans les foyers où plusieurs chiens cohabitent. La compétition pour les ressources ravive l’instinct de protection. Même sans réelle rivalité, le simple fait d’avoir un congénère à proximité suffit à déclencher ce réflexe.
Pour d’autres, creuser et enterrer relève du jeu. L’activité stimule leurs sens, leur offre un défi mental et physique. Fouiller le sol, sentir les odeurs de terre, dissimuler un objet puis le retrouver plus tard : tout cela forme une sorte de chasse au trésor personnelle. Certains chiens y trouvent un vrai plaisir, au point d’y consacrer de longs moments.
Le stress et l’anxiété peuvent aussi motiver ce comportement. Un chien qui se sent insécurisé, qui reste seul trop longtemps ou qui traverse une période de changement peut se mettre à enterrer frénétiquement. Creuser devient alors une activité auto-apaisante, un moyen de canaliser une énergie nerveuse.
Enfin, il y a l’ennui. Un chien insuffisamment stimulé cherche des occupations. Creuser, enterrer, déterrer : voilà de quoi remplir une journée vide. Si votre chien multiplie les cachettes sans raison apparente, c’est peut-être qu’il manque d’activité ou d’attention.
Certaines races creusent plus que d’autres
Tous les chiens peuvent enterrer des os, mais certaines races le font avec un enthousiasme débordant. Les terriers arrivent en tête de liste. Jack Russell, Fox Terrier, West Highland White Terrier, Border Terrier : tous ont été sélectionnés pour chasser des proies dans des terriers souterrains.
Leur nom même vient du latin « terra », la terre. Ces chiens ont été élevés pour creuser, débusquer, fouiller. L’instinct de fouissage fait partie de leur ADN. Ne soyez pas surpris si votre terrier transforme le jardin en champ de mines ou cache ses jouets dans les endroits les plus improbables.
Les teckels partagent cette prédisposition. Leur morphologie allongée et leurs pattes courtes ont été conçues pour se faufiler dans les terriers de blaireaux. Creuser fait partie de leur fonction première.
Même constat pour certains chiens de chasse comme les beagles ou les bassets. Leur instinct de recherche les pousse naturellement à explorer, à fouiller, à enfouir.
Cela ne signifie pas que les autres races sont épargnées. Un berger allemand, un labrador ou un golden retriever peuvent très bien adopter ce comportement. Mais chez les terriers et les chiens de fouille, c’est presque une signature génétique.
Comment il retrouve son trésor
Vous vous demandez peut-être comment votre chien parvient à localiser un os enterré plusieurs jours plus tôt. La réponse tient en un mot : le flair.
Un chien possède entre 200 et 300 millions de récepteurs olfactifs, contre 5 millions chez l’humain. Cette capacité exceptionnelle lui permet de détecter des odeurs que nous ne percevons même pas. Lorsqu’il enterre son os, il dépose aussi sa propre signature olfactive via ses pattes et sa salive.
Cette marque persiste dans le sol. Même si la terre a été légèrement déplacée, même si plusieurs jours se sont écoulés, le chien peut retrouver l’endroit exact grâce à ce qu’on appelle le flair stéréo. Comme nos oreilles nous permettent de localiser un son dans l’espace, les deux narines du chien lui permettent de situer précisément une odeur.
Si l’os n’a pas été enterré trop profondément, l’odeur suffit. Le chien se met en quête, renifle méthodiquement, et retrouve son trésor comme s’il avait planté un drapeau invisible.
Mais attention : tous les os enterrés ne sont pas déterrés. Parfois, le chien oublie tout simplement. Ou bien il n’en ressent plus le besoin. Un chien bien nourri, sans stress particulier, peut très bien laisser ses cachettes intactes. Votre jardin devient alors un cimetière à os involontaire.
Faut il s’inquiéter ou intervenir ?
La vraie question que vous vous posez, c’est probablement celle-ci : est-ce grave ? Dois-je l’en empêcher ?
Dans l’immense majorité des cas, enterrer des os est un comportement parfaitement normal. Votre chien ne souffre d’aucun trouble. Il exprime simplement une part de sa nature héritée de ses ancêtres. C’est même plutôt sain : cela signifie qu’il reste connecté à ses instincts, qu’il sait occuper son esprit et gérer ses ressources à sa manière.
Il y a cependant des situations où ce comportement mérite votre attention. Si votre chien creuse de manière compulsive, au point d’y passer des heures, s’il se montre anxieux ou agressif autour de ses cachettes, s’il détruit tout sur son passage sans raison apparente, il est temps de vous interroger.
Ces signes peuvent révéler un stress chronique, une anxiété de séparation ou un manque de sécurité. Dans ces cas, le problème n’est pas l’acte d’enterrer en soi, mais l’état émotionnel qui le provoque. Une consultation avec un vétérinaire ou un comportementaliste peut alors s’avérer utile.
Pour le reste, inutile de chercher à éliminer complètement ce comportement. Vous risquez de frustrer votre chien sans réel bénéfice. L’objectif n’est pas de le transformer en animal aseptisé, mais de gérer ce réflexe pour qu’il reste compatible avec votre quotidien.
Quelques pistes pour vivre avec un chien fouisseur
Si votre jardin commence à ressembler à un terrain de golf mal entretenu, quelques ajustements simples peuvent vous aider.
Ne donnez pas d’os ou de friandise juste après le repas. Un chien repu aura tendance à mettre de côté ce qu’il ne peut pas consommer immédiatement. Proposez-lui plutôt ces plaisirs à distance des repas, quand il est en appétit et susceptible de les déguster sur place.
Limitez le nombre de jouets disponibles. Trop de choix encourage le besoin de collectionner et de cacher. Proposez un ou deux jouets à la fois, que vous changerez régulièrement. Cela maintient l’intérêt sans provoquer l’accumulation.
Créez une zone de creusage autorisée dans votre jardin. Délimitez un espace où votre chien peut creuser librement. Encouragez-le à l’utiliser en y enterrant vous-même des jouets ou des friandises au début. Il comprendra vite que cet endroit lui appartient et concentrera son énergie là-bas.
Vous pouvez aussi transformer cet apprentissage en jeu. Apprenez-lui à creuser une couverture pour retrouver un objet caché en dessous. Cela canalise l’instinct dans un cadre contrôlé et renforce votre complicité.
Si votre chien enterre des objets qui vous appartiennent, c’est souvent pour attirer votre attention. Il a compris que ces objets ont de la valeur à vos yeux. Vérifiez que vous lui accordez suffisamment de temps, de jeux et d’interactions. Un chien qui se sent délaissé trouve des moyens créatifs pour vous rappeler à lui.
Enfin, assurez-vous que votre compagnon reçoit assez de stimulation physique et mentale. Promenades régulières, séances de jeu, exercices d’obéissance ludiques : tout cela réduit l’ennui et canalise l’énergie qui pourrait autrement se déverser dans le jardin.
Si le comportement semble lié au stress, travaillez à créer un environnement plus apaisant. Routines stables, zones de repos calmes, éventuellement phéromones apaisantes : ces petits ajustements peuvent faire une grande différence.
